PROLOGUE

 

 

 

Jérôme Garnier leva les yeux sur l'inscription démesurée, au dessus de l'entrée monumentale du bâtiment. SERVICES ADMINISTRATIFS annonçaient les lettres métallisées d'une hauteur de plus de trois mètres. Au moins on ne risquait pas de se tromper.

De sa démarche assurée il pénétra dans l'imposante tour de verre et de composites. Celle-ci abritait la totalité de la bureaucratie importée de la planète mère. A croire que la Fédération n'existait pas sans elle et que les terriens ne se déplaçaient jamais sans en emmener un peu avec eux, ou qu'ils posent leurs pas, fussent à des années lumières du système de Sol.

Phase, enclave solaire établie dans la zone équatoriale d'Aarham n'échappait pas à la sacro sainte règle.

Arrivé depuis un peu plus d'une semaine sur la cinquième planète de Bêta Centauri, Jérôme Garnier avait passé jusqu'ici le plus clair de son temps à tourner en rond dans sa chambre, ou les services de contrôle du spatioport l'avaient consigné dès son arrivée, dans l'attente d'une entrevue avec un quelconque dirigeant de l'enclave.

Et maintenant qu'il s'engouffrait dans l'ascenseur qui devait le mener jusqu'au bureau de la représentante de la Fédération il se sentait aussi nerveux qu'un collégien sortant pour la première fois avec une fille.

Plutôt grand, les cheveux noirs coupés mi-longs, Jérôme Garnier avait à 32 ans un physique d'adolescent un peu malingre. Depuis une dizaine d'années il travaillait comme journaliste politique pour le réseau martien indépendant de télévision. C'était cependant la première fois que Chanel 8 lui confiait une enquête à l'échelle d'une planète. Il est vrai que cela n'était en aucun cas le résultat d'un simple hasard.

Plusieurs mois de manoeuvres et de ruses diverses lui avaient permis de persuader la direction de Chanel 8 d'accepter son projet et de le cautionner auprès des autorités compétentes. Prouesse qu'il avait parachevée en finissant par convaincre le patron du service des informations politiques que l'idée venait de lui-même. Ce qui, à proprement parler, relevait de l'exploit lorsqu'on connaissait Samuel G. Parson, le terrible Sam, comme l'avait affectueusement baptisé le staff de journalistes travaillant sous ses ordres.

C'est ainsi que, quelques jours plus tôt, il avait débarqué sur Aarham.

Au trente deuxième étage, une jeune femme, dont tout ce qu'il remarqua sur le moment fut le volume et la blondeur de la chevelure, l'accueillit à la porte de l'ascenseur.

Pas de doute ! Des caméras le suivaient depuis son arrivée et avaient déjà confirmé son identité à qui de droit. La jeune femme lui désigna une porte :

- Madame l'administratrice vous attend.

Le journaliste entra sans plus se faire prier.

Anne Saint-Yves ne se caractérisait que par son absence de particularité. En effet, rien en elle n'accrochait le regard. La quarantaine, un visage à l'ovale presque parfait, encadré par des cheveux bruns coupés très courts, elle était vêtue d'un tailleur d'une coupe on ne peut plus sobre. Vivante incarnation de l'autorité fédérale du système de Sol, elle représentait, de par sa fonction même, tout ce que le journaliste dénonçait à travers ses reportages et ses articles. Il éprouvait une hostilité instinctive vis à vis de ce genre de valet servile de la Fédération. Ce qui, cela va sans dire, lui valait pas mal d'inimitié aussi bien sur Sol que sur Mars. Et, sans l'ombre d'un doute, cela lui vaudrait certainement, dans les semaines à venir, d'autres désagréments sur cette planète qu'il ne connaissait pas encore mais qu'il commençait déjà à maudire.

L'administratrice lui fit signe de prendre place sur l'unique siège installé en face d'elle.

Si le bureau était d'une froideur toute administrative le fauteuil était des plus confortables. Il y prit place et allait prendre la parole lorsqu'il aperçut les deux hommes, debout dans un coin de la pièce.

- Le major Littlejohn et monsieur Leonov ont tenu à participer à cette entrevue, précisa l'administratrice en réponse à la moue de surprise manifestée par le journaliste. Elle précisa :

- Le major dirige les forces militaires basées sur Aarham et Monsieur Leonov, en tant que membre du comité scientifique, supervise le travail de recherche effectué sur cette planète.

Le journaliste se mordit les lèvres.

"Quel con je fais", se dit-il. "Je me comporte comme un bleu. J'aurais du me douter qu'au moins un représentant de l'armée participerait à cet entretien. Il y a des fois ou je mériterais des coups de pied au cul. Il est évident qu'ils connaissent les rumeurs qui courent sur la Terre et sur Mars. La présence sur cette planète de forces armées supérieures en nombre au quota imposé par la Fédération n'est plus un secret pour personne. Je ne dois surtout pas mésestimer mes adversaires. Sinon je ne ferai pas de vieux os dans ce métier."

- Monsieur Garnier, attaqua le militaire, j'ai eu l'occasion de lire plusieurs de vos articles et de suivre certains de vos reportages sur le réseau T.V. indépendant de Mars.

- C'est trop d'honneur...

- Pas de salamalecs entre nous. Nous savons mutuellement à quoi nous en tenir l'un sur l'autre. Je n'irai pas par quatre chemins, en vous disant ce que je pense des gens de votre sorte. Pour moi, vous n'êtes qu'un petit fouille merde que la Fédération n'aurait jamais du envoyer ici. Nous n'avons nul besoin de journalistes sur Aarham et nous pourrons encore nous en passer pendant très longtemps. Je ne sais pas par quelles magouilles vous êtes passé pour arriver jusqu'ici et je ne tiens pas à le savoir. S'il n'en tenait qu'à moi, vous seriez déjà de retour sur Terre ou sur Mars, mais la direction de Chanel 8 à le bras long. Elle a réussi à vous faire accréditer par des personnalités fort influentes dans certaines sphères politiques. Tant mieux pour vous. Je n'ai sans doute nul besoin de vous en dire plus pour vous signifier que vous n'êtes pas le bienvenu ici.

- C'est ce que j'ai cru comprendre, dit le journaliste d'une voix calme. Seul un léger froncement des sourcils indiquait qu'il n'était pas resté indifférent à la diatribe du major.

Il se tourna vers l'administratrice.

- Je pense que ma sécurité sera cependant assurée tant que je séjournerai sur cette planète ?

Madame Saint-Yves le regarda droit dans les yeux.

- Comme pour tous nos ressortissants... Par contre vous n'avez aucune aide à espérer, de quelque nature que ce soit, de la part de nos services... S'il vous venait l'idée malencontreuse de quitter les limites de Phase, sachez que vous ne pourriez plus compter sur nous.

- J'essaierai de m'en souvenir. Je suppose que je ne trouverai pas plus ici que sur la Terre ou sur Mars de documents concernant Aarham et ses habitants. Tout comme je pense qu'aucune banque de données n'est accessible sans un code confidentiel.

- En effet. Vous pensez bien. Nos chercheurs ont pour consigne de ne rendre public aucun de leurs travaux. Pour le moment l'ensemble des recherches effectuées ici est catalogué "secret défense". Au cours de vos enquêtes vous aurez l'occasion de constater que dans l'enclave on ne parle pas beaucoup. Ici le travail passe avant tout. N'attendez donc pas une aide quelconque des habitants de Phase.

- Je m'y attendais plus ou moins. Vos propos ne font que confirmer mes appréhensions. Mais j'ai l'habitude de me débrouiller par mes propres moyens. Je sais désormais à quoi m'en tenir dans nos relations et jusqu'à quel point je peux compter sur vos services. Je ne pense pas qu'il soit utile de poursuivre cette discussion plus avant.

- Vous m'avez parfaitement compris, monsieur Garnier.

Le journaliste se leva pour prendre congé de l'administratrice. D'un signe de la main, celle-ci lui fit signe de ne pas bouger.

- Encore un mot. Vous êtes libre de circuler ou bon vous semble, excepté bien entendu dans les zones sous contrôle militaire. De plus, vos articles devront transiter par mon bureau avant leur transmission sur Sol ou sur Mars. La consigne vient du comité fédéral de Sol. Ne vous sentez pas particulièrement visé par cette mesure. Toute transmission extra-planétaire, même à caractère familiale, doit recevoir l'aval de mes services.

Le scientifique, jusqu'ici resté à l'écart de la discussion, s'approcha du journaliste.

- J'ai remarqué que vous portiez une chevalière à la main gauche, dit-il avec une voix à l'accent fortement prononcé. D'après les capteurs sensitifs qui équipent ce bureau, il s'agit d'un enregistreur neuronique.

- En effet, approuva Jérôme Garnier. Cette bague enregistre toute parole prononcée dans un rayon d'une dizaines de mètres. Je l'utilise également comme caméra...

- Il va de soi que vous devrez la soumettre à nos services avant chaque transmission vers mars. Et inutile de jouer au plus malin avec nous. Nos experts sont capable de casser la plupart des codes de protection et de lire un cristal dans ses moindres structures.

Le Major s'avança à son tour d'un pas, comme pour donner plus de poids à ses propos :

- A la moindre incartade, vous serez renvoyé sur Mars et vous perdrez votre statut de correspondant de presse. Je pense que vous savez ce que cela signifie?

Le reporter approuva d'un signe de tête, tandis que madame Saint-Yves ajoutait :

- Puisque nous sommes d'accord sur tous ces points nous n'avons plus rien à nous dire. J'espère ne pas devoir en venir aux pires extrémités, monsieur Garnier. A partir de maintenant votre sort est entre vos mains.

"Et bien", se dit le journaliste, "les relations avec les représentants de l'autorité centrale s'annoncent encore mieux que je ne pouvais le souhaiter."

Exaspéré, il quitta le bureau en claquant la porte derrière lui et s'éloigna d'un pas rapide, ignorant au passage le regard lourd de reproche que lui lançait la jeune femme qui l'avait accueilli.

A peine arrivé sur Aarham l'envie le démangeait déjà d'envoyer tout le monde sur les roses. Décidément son séjour ne s'annonçait pas de tout repos. Mais il n'avait à s'en prendre qu'à lui-même. Après tout c'est lui qui avait remué ciel et terre pour décrocher cette mission.